Blockchain Art :
L'art politique par conception

Ecrit par Samuel Cardoso

A highly optimized image

Samuel Cardoso est un artiste au bénéfice d'une formation technique en informatique et développement d'application ainsi que d'une formation artistique au sein de la HEAD-Genève. Il est actuellement assistant au sein du pool audiovisuel de cette même école et dirige le studio Medium Sans. Il produit, écrit et partage autour des questions liées aux nouvelles technologies, comme l'intelligence artificielle, le machine learning, la blockchain, les NFTs, etc. Ainsi que les conséquences climatiques et sociales résultant de leurs usages.

Genève, Suisse • 11.04.2022

Cathy O'Neil, autrice du livre à succès "Weapons of Math Destruction" qui décrit les problématiques sociales et l'effet des algorithmes sur notre société, dit : « Les algorithmes sont des opinions intégrées dans le code ». La blockchain étant un système d'acteurs interdépendants actionnés par le biais d'algorithmes, elle ne déroge pas à la règle.

Neuf ans auparavant, Vitälik Büterin donnait naissance à la blockchain Ethereum. Tout en reprenant les grands principes de la blockchain Bitcoin. Il décide d'étendre ses fonctionnalités afin de permettre à sa blockchain de transcender son état de simple cryptomonnaie alternative. Aujourd'hui, les technologies résidant au sein de la blockchain Ethereum ont permis l'existence des NFTs, de la finance décentralisée, des DAOs, et j'en passe. Elle est la deuxième cryptomonnaie la plus valorisée (la première étant le Bitcoin) et assurerait aujourd'hui un volume de transactions aussi élevé que le système de paiement VISA.

De manière générale, les technologies/mécaniques liées aux technologies blockchain polarisent. Mais, l'Ethereum étant au centre de ces enjeux par l'ampleur de la communauté qu'elle fédère, elle est souvent la cible de débats enflammés. En 2020, entre deux polémiques, Vitälik profite d'un thread Twitter portant sur un meme appelé "Political Compass" pour partager sa boussole politique. Simple discussion d'initiés ou explication indirecte des complexités auxquelles sont liées les choix politiques effectués par la plateforme ? Bettina Steinbrügge et Simon Dennis, lors de leur exposition "Proof of Stake - Technological Claims", vont dans ce sens. Ils expliquent que ce diagramme illustre comment Vitälik design des systèmes impliquant des dimensions politiques au sein de sa blockchain.

Indépendamment de ses choix, les faits d'armes de ce réseau décentralisé sont peu valorisants. Certes, il a permis à une poignée d'hommes issus du monde occidentale de devenir riche. Mais, il sert de vecteur d'évasion fiscale et d'outil facilitant le blanchiment d'argent. De plus, il n'est pas rare de faire l'objet de sollicitations indésirées sur Discord (plateforme privilégiée par les initiés afin d'échanger). Celles-ci mènent la plupart du temps à des pages de phishing ayant pour but de délester leur cible de ses NFTs ou de purger son wallet de sa substance. Les smarts contracts garant de l'activité de la blockchain et régissant les échanges au sein des multiples DApps, sont, eux aussi, exploités quotidiennement. L'exploitation de ces failles permet à de nombreuses personnes malintentionnées d'engranger des sommes faramineuses. Pour couronner le tout, grâce au mécanisme de consensus utilisé au sein de cette blockchain, chaque transaction (qu'elle soit bonne ou mauvaise), contribue à exacerber les problématiques environnementales auxquelles nous faisons face. Bien qu'un bon nombre d'évangélistes s'évertuent à se vêtir de leurs œillères dans le cadre de leurs conférences ou dans leurs prises de parole, il est impossible que ces observateurs, théoriciens, développeurs ou utilisateurs de ces réseaux ne fassent pas état de ces failles. Car même Vitälik Büterin, créateur de la blockchain Ethereum, a récemment reconnu ces problématiques dans un entretien publié dans le TIME Magazine. Il y appelle ses partisans à militer afin que la plateforme ne soit pas destituée de son pouvoir transformatif.

Quid dudit pouvoir transformatif ? Est-ce que ces réseaux garderaient toute leur attractivité sans la dérégulation dont ils font l'objet dans de nombreux pays ? Qu'en est-il des artistes utilisant ces plateformes ? Est-ce que les travaux promus sur ces réseaux se déchargent de l'idéologie ou de la substance politique inhérente à leur implémentation algorithmique ?

Pak est un.x artiste.x, une figure respectée par les cryptoespaces. Iel est l'investigateur avec Sotheby's, de deux drops lui ayant permis d'atteindre le top 3 du classement des artistes ayant engrangé le plus d'argent sur ces réseaux.

Très tôt, iel s'est exprimé sur ce sujet en écrivant sur Twitter : « En tant que créateur.ice.x, la politique m'ennuie. Je l'ignore. Donc, aucune de mes actions n'est politique... ». Ce tweet, raillé et moqué a depuis été supprimé. D'autant plus que ce message faisait suite à son thread annonçant un don de 670 ETH (2 millions CHF) au gouvernement ukrainien pour l'aider à se défendre contre l'invasion russe.

Difficile de ne pas faire état d'une manière de penser généralisée que l'on retrouve chez beaucoup d'artistes s'addonant au minting de NFTs. À mesure que ceux-ci prennent de l'ampleur, iels se détachent peu à peu de l'essence politique de leurs travaux, ne voulant s'emparer que de la stature culturelle et financière émanant de leur récente réussite. Cependant, il est bien plus étonnant de constater cela à travers les dires de Pak qui est à l'origine de deux projets questionnant les limites des NFTs et révélant les conditions avec lesquelles les cryptoartistes opèrent. À l'inverse de la majorité des acteur.ice.s de ces espaces utilisant les NFTs comme des certificats d'autorité numérique, la blockchain est la forme et le fond du travail de Pak. Ses œuvres creusent et usent des mécanismes résidant au cœur de celle-ci. C'est en tout cas ce que je pensais, mais apparemment tout ceci n'est que le résultat d'une surinterprétation.

Lors d'un échange entre Kevin Buist (écrivain et curateur) et Pak. Iel répond : « Je suis très strict dans la façon dont je me définis, je suis un Designer. Si des personnes veulent interpréter mes créations comme de l'art, grand bien leur fasse. Je ne peux pas expliquer comment l'art interagit avec la politique, cependant en ce qui concerne le design, je peux. Dites-moi comment un cube que je design peut être politique ? Bien sûr que vous pouvez interpréter ça comme étant politique, si vous êtes vous-même un homme politique. Mais, ça ne change rien à sa propre nature. Vous pouvez aussi interpréter la nature d'un caillou, si vous voulez vraiment le faire. »

Les intentions du designer sont donc ici très claires, mais peut-être réside-t-elle d'une incompréhension même du fonctionnement de ces œuvres ? J'ai très peu de doute, ces différents projets ne sont pas de simple NFTs pointant vers des images de cube, de rond ou de pixel. Ce sont des smart contracts vivant sur la blockchain, un réseau décentralisé amplifiant et automatisant des choix politiques au nom de ses utilisateurs. Bien sûr, cela est vrai pour chaque NFT. Néanmoins, l'iconographie utilisée par Pak dans son travail, réduite à des formes extrêmement simples, détourne forcément notre regard vers la blockchain. Son travail ne peut exister sans elle. Et, malgré son désamour pour la chose politique, le réseau décentralisé utilisé par l'artiste afin de rendre compte de son travail est un système politique by design. De plus, si nous nous concentrons sur son projet "The Fungible", il n'était pas seulement question d'une œuvre d'art. Cette pièce a aussi permis à la maison Sotheby's d'acclimater sa clientèle régulière aux cryptoespaces ainsi qu'au marché de l'art décentralisé et hautement ludifié y prenant place.

À mon sens, une couleur n'en est plus une, une forme non plus… et que dire d'un caillou ? Du moment qu'ils sont appelés "Art" ou "Design". Les artistes ne pourront donc jamais se détacher de l'impact social et de la substance politique de leurs œuvres. D'autant plus lorsque les mécanismes d'existences de ses œuvres, ainsi que l'exposition et l'échange de celles-ci sont activées par un système dont l'idéologie perdure à travers des algorithmes immuables.